La catastrophe de l'usine AZF à Toulouse
septembre 2001

[équipe RME Rouen-octobre 2001, actualisation février 2017]

L'explosion qui s'est produite le vendredi 21 septembre 2001 à 10 h17, à l'usine Grande Paroisse, dans la banlieue de Toulouse, est la plus grande catastrophe industrielle de l'après-guerre en France (en 1966, une explosion à la raffinerie de Feyzin, près de Lyon, avait fait 17 victimes).

WB00882_.GIF (263 octets) Situation de l'usine

Le site de l'usine Grande Paroisse se situe à environ 5 kilomètres du centre-ville de Toulouse, sur une zone industrielle entourée de quartiers très peuplés : en effet, à moins de 1 kilomètre, on trouve hôpital, lycée, magasins, habitations... ainsi que rocade autoroutière et route nationale.

A 500 mètres environ se situe la SNPE (société nationale des poudres et explosifs), qui produit notamment le carburant de la fusée Ariane, et qui utilise des substances hautement dangereuses, comme le gaz phosgène extrêmement toxique (fabrication abandonnée en 2002).

L'image de droite montre le site de l'usine, après sa déconstruction et sa dépollution en 2005.

 

WB00882_.GIF (263 octets) Produits fabriqués

Cette usine, construite dans les années 1920, fabrique des engrais azotés, commercialisés sous la marque AZF (Azote de France).
Elle appartient au groupe TotalFinaElf, et emploie 450 salariés (à l'heure de l'explosion, 200 personnes travaillent sur le site). Elle est classée "Seveso" en raison des matières produites et stockées.

Le tableau ci-dessous résume, de façon simplifiée, les étapes de fabrication du nitrate d'ammonium (ou "ammonitrate"), la substance qui a explosé :

Principaux dangers (liste non exhaustive) :

 

- dihydrogène : gaz explosif
- ammoniac : gaz toxique et explosif
- oxydes d'azote : gaz toxiques
- nitrate d'ammonium : solide comburant

 

WB00882_.GIF (263 octets) Les événements

C'est un stockage d'environ 300 tonnes d'ammonitrate, un engrais sous forme de granulés, qui explose d'un seul coup. L'ammonitrate est généralement stable, mais peut devenir très explosif dans certaines conditions de température *, ou lorsqu'il est en mélange avec d'autres substances.

Voici ce qu'indique à ce sujet la Société Française de Chimie :

Décomposition thermique du Nitrate d'Ammonium

Combinant dans la même molécule un fort réducteur (NH4 +) et un oxydant puissant (NO3 -), le nitrate d'ammonium est métastable et se décompose spontanément, suivant la réaction d'oxydoréduction : NH4O3 --->N2O + 2H2O
Il est probable que cette réaction n'a lieu que dans le sel fondu, au-delà de 169,6 °C (pour le produit anhydre). L'enthalpie de cette réaction exothermique est de - 36 kJ/mole. Elle est utilisée pour la synthèse du protoxyde d'azote, N2O.
Parallèlement, le nitrate d'ammonium se dissocie suivant la réaction NH4NO3 ---> NH3 + HNO3
L'enthalpie de cette réaction endothermique est de 176 kJ/mole. Comme ces deux réactions ont lieu simultanément lorsqu'une masse de nitrate d'ammonium est fondue, un équilibre thermique de la masse est possible à une température qui dépend des pertes thermiques de l'enceinte ou a lieu la réaction et de la pression sous laquelle a lieu la réaction. Cet équilibre empêche la réaction de diverger et tend à stabiliser une masse de nitrate d'ammonium impliquée dans un incendie (ou, en cas de confinement, la pression peut largement excéder une atmosphère). En pratique, la réaction est plus complexe, l'acide nitrique formé se décomposant lui-même en donnant les caractéristiques vapeurs rousses.
Le chlore catalyse la réaction de décomposition du nitrate d'ammonium selon 5 NH4NO3 ----> 4 N2 + 2 HNO3 + 9 H2O qui est aussi la réaction entre ammoniac et vapeur d'acide nitrique et la réaction du nitrate d'ammonium qui donne la plus grande diminution d'enthalpie libre.
La détonation elle-même est accompagnée d'une autre réaction de décomposition NH4NO3 ----> N2 + 2 H2O + 1/2 O2
En raisons des propriétés explosives du nitrate d'ammonium, les engrais faits avec lui nécessitent d'être produits, stockés, transportés et manutentionnés dans des conditions qui mettent à l'abri de ces accidents violents. En vigueur depuis une cinquantaine d'années, la réglementation concernant le nitrate d'ammonium a permis d'éviter beaucoup d'accidents sérieux (ammonitrates). © Société Française de Chimie.

 

* En 1947, le cargo Océan-Liberty contenant dans ses cales 3000 tonnes de nitrate d'ammonium explose à Brest, faisant 22 morts, 4 disparus et des centaines de blessés. Tout commence par un feu que découvre un matelot dans les cales du navire. Celui-ci est remorqué vers le large mais s'échoue sur le banc de sable de Saint-Marc, et explose quelques heures plus tard. L'explosion est énorme (perçue à cent kilomètres alentour). Certaines victimes sont tuées par l'effet de souffle, d'autres par les débris projetés, d'autres encore par le raz-de marée provoqué.

La gigantesque explosion du 31 septembre 2001 pulvérise le hangar abritant le tas d'ammonitrate, laissant un cratère de 15 mètres de profondeur sur plus de 50 mètres de long. La secousse provoquée par l'explosion est équivalente à un séisme d'une magnitude de 3,4 degrés sur l'échelle de Richter.

Les événements : la vidéo ina

Ce stockage est situé un peu à l'écart des unités de production de l'usine (ammoniac notamment, voir le tableau ci-dessus), et celles-ci, par chance, résistent assez bien au souffle. De même les usines chimiques voisines ne subissent pas de dommage majeur.

Le souffle de l'explosion, entendu à 80 kilomètres de distance, ravage la ville, volatilisant les vitres, arrachant les toitures, déstabilisant les murs, défonçant les tôles. D'innombrables habitations, magasins, ainsi que des voitures, des bus... sont endommagés ou détruits. De nombreuses personnes sont blessées par les débris projetés. Deux grandes surfaces s'effondrent pendant que les gens font leurs courses.

Un grand nuage roux s'élève au dessus de l'usine, mais il est ensuite dispersé par le vent vers le nord-ouest. Toutefois, les autorités recommandent aux populations de rester confinées. Elles demandent également de ne pas boire l'eau du robinet, par crainte d'une pollution de la Garonne où l'eau est prélevée. Les mesures sont levées dans l'après-midi, après analyse de l'air et de l'eau. L'aéroport de Toulouse est fermé une partie de la journée, ainsi que plusieurs accès routiers et autoroutiers.

Dès la survenue de la catastrophe, le préfet déclenche le PPI (plan particulier d'intervention) et le plan rouge (secours aux victimes), met en place un périmètre de sécurité, et coordonne le travail des différents services (samu, pompiers...), soit quelque 3000 sauveteurs engagés dans le secours aux victimes, leur évacuation, la recherche des personnes ensevelies, le déblaiement.
La mairie de Toulouse met en place une cellule de soutien psychologique.

WB00882_.GIF (263 octets) Le bilan humain

Le bilan humain s'élève à 31 personnes décédées (22 collaborateurs de Grande Paroisse ou prestataires intervenant sur le site, 8 personnes extérieures, et un patient qui était en cours d'opération à l'heure de l'explosion) et environ 2400 blessées victimes soit de brûlures, soit de lésions dues aux projectiles, soit de "blast" (dégâts sur les organes causés par l'onde de pression).

Le traumatisme psychologique est également très important, notamment chez les enfants, qui ont vécu la catastrophe alors qu'ils étaient en classe. Voir à ce sujet un bilan 9 ans après

WB00882_.GIF (263 octets) Le bilan matériel

De très nombreuses habitations sont plus ou moins touchées (des vitres brisées à l'effondrement total). Plusieurs milliers de personnes n'ont plus de logement.

Beaucoup de commerces et d'industries sont affectés durablement dans leur activité.

Les équipements publics sont eux aussi très touchés. De nombreuses écoles primaires sont fermées et demanderont des travaux lourds. Des hôpitaux, des crèches, des installations sportives, des salles de spectacles... sont fortement endommagés. Deux lycées et une partie de l'université devront être reconstruits.

Le préfet de Haute-Garonne stoppe pour plusieurs jours l'activité des usines voisines de Grande Paroisse, notamment la SNPE (voir ci-dessus), jusqu'à vérification complète de la sécurité des installations. Environ deux mille personnes sont mises au chômage technique. Le site de Grande Paroisse est mis en sécurité, la totalité des produits potentiellement dangereux étant évacués, par wagons ou par camions, en quelques semaines.

WB00882_.GIF (263 octets) Les mesures post-catastrophe en matière de sites Seveso

La catastrophe de Toulouse met immédiatement sur la place publique un débat de portée nationale : que faire des sites industriels qui présentent des risques majeurs pour les populations voisines ? Dans la foulée de la catastrophe plusieurs élus, se faisant le relai de la population, réclament le déménagement pur et simple de ces installations hors de leur ville. D'autres demandent le renforcement des mesures de sécurité et de contrôle. Industriels et représentants du personnel de leur côté rappellent les enjeux économiques et sociaux, ces entreprises générant de nombreux emplois.

Le gouvernement annonce en 2001 différentes mesures, notamment la création de nouveaux postes d'inspecteurs de la DRIRE, la constitution de "comités locaux de prévention des risques" présidés par des personnes indépendantes, et la création de "plans de prévention des risques technologiques (PPRT)" destinés à interdire ou réglementer l'urbanisation. Les PPRT sont finalement définis par la loi n° 2003-699 du 30 juillet 2003, et leur contenu ainsi que les dispositions de mise en oeuvre fixés par le décret n° 2005-1130 du 7 septembre 2005. Quant à leur mise en application effective, elle est loin d'être achevée en 2011. On mesure le délai de la prise de décision à l'application.

En savoir plus sur les PPRT

La région Midi-Pyrénées compte en 2011 plusieurs sites Seveso, dont certains à Toulouse : voir la cartographie.

Quant à l'usine AZF elle-même, elle a été définitivement fermée en 2002, à la grande colère d'une partie des salariés : voir la vidéo INA.

WB00882_.GIF (263 octets) Les causes de la catastrophe : les investigations

Alors que l'hypothèse d'un attentat circule (l'attaque terroriste du world trade center à New York a eu lieu dix jours avant la catatrophe de Toulouse), le procureur de Toulouse Michel Bréard déclare dès le 24 septembre 2001 : "nous privilégions à plus de quatre-vingt dix pour cents la piste accidentelle".

Un rapport de l'Inspection générale de l'Environnement, daté du 24 octobre 2001, donne des éléments d'analyse très détaillés de la catastrophe, mais indique que "la génèse précise de l'événement n'a pu être établie à ce jour et n'est donc pas abordée dans ce rapport".

Les " premières conclusions d'étape " du rapport d'expertise remis à la justice en juin 2002 attribuent l'explosion à un mélange de nitrate d'ammonium et de produits chlorés. Une quinzaine de minutes avant l'explosion, 500 kg de DCCNa (dichloroisocyanure de sodium) - dérivés chlorés destinés au traitement des eaux de piscine - auraient pu être déversés par erreur dans le sas du hangar de stockage de nitrate d'ammonium. Les expériences réalisées en laboratoire par les experts montrent que le contact entre le nitrate d'ammonium et les dérivés chlorés devient explosif si le nitrate d'ammonium contient des impuretés et si l'environnement recèle un important taux d'humidité. Dans ce cas, la réaction délivre du trichlorure d'azote, un gaz instable qui explose à température ambiante.

Toutefois, alors qu'une enquête interne menée par les experts de Total juste après la catastrophe évoquait la thèse du DCCNa, la société Grande Paroisse réfute par la suite totalement cette hypothèse lors de la procédure d'instruction. D'autres pistes sont évoquées pour tenter d'expliquer l'explosion de l'ammonitrate ; par exemple :
- un acte terroriste,
- une première explosion de gaz (le méthanol, ou des dérivés de l'hydrazine, sont évoqués comme possibles),
- un phénomène électromagnétique (arc électrique).
Les employés mis en cause dans l'hypothèse du déversement accidentel de DCCNa bénéficient d'un non lieu en 2003 et 2006. Mais les experts judiciaires maintiennent la thèse du mélange ammonitrate-DCCNa dans leur rapport définitif de 2006. Ils estiment que quelques kilogrammes de DCCNa ont été mélangés avec de l'ammonitrate dans le hangar 335, où sont stockés et nettoyés les sacs usagés, avant d'être déversés dans le hangar 221.

Les juges d'instruction en charge du dossier, Thierry Perriquet et Didier Suc, ordonnent en juillet 2007 le renvoi devant le tribunal correctionnel de deux prévenus : le directeur d'AZF Serge Biechlin, ainsi que la Grande Paroisse au titre de personne morale. La piste de la réaction chimique ammonitrate-DCCNa est retenue.

WB00882_.GIF (263 octets) Les procès

Le premier procès s'ouvre devant le tribunal correctionnel de Toulouse le 23 février 2009, avec les deux prévenus, M. Biechlin, et la Grande Paroisse (la justice ayant estimé qu'il n'y avait pas lieu de renvoyer la société Total ainsi que son PDG Thierry Desmarest devant le tribunal).
Le ministère public requiert les peines maximales, soit trois ans de prison avec sursis et 45000 euros d'amende à l'encontre de Sege Biechlin, et 225000 euros à l'encontre de la Grande Paroisse, en raison de "fautes caractérisées".
Le procès tourne au débat d'experts. La cause de l'explosion de l'ammonitrate n'est pas établie.
Le tribunal rend son jugement le 19 novembre 2009. Il dit et juge :
"
d'une part que si les dommages (décès, blessures, dégradations) sont patents et la preuve des fautes organisationnelles dans l'enchaînement causal retenu par l'acte de poursuites démontrée, le lien de causalité qui doit être établi entre ces préjudices et ces fautes est incertain, la présence de DCCNA dans la benne blanche litigieuse déversée entre 15 et 30 minutes avant la catastrophe dans le bâtiment 221 n'étant pas avérée.
" d'autre part que l'un des termes de l'élément légal de l'infraction connexe reprochée à M. Biechlin fait défaut,
" en conséquence, le tribunal relaxe sans peine ni dépens la SA Grande Paroisse et M. Serge BIECHLIN des fins de la poursuite.
" Dit n'y avoir lieu à supplément d'informations."

Le jugement est accueilli avec soulagement par les prévenus et par l'association d'anciens salariés d'AZF "Mémoire et solidarité", qui rejette également la thèse de la réaction chimique avec un produit chloré. Elle provoque en revanche la colère des autres parties civiles, à savoir les autres victimes, notamment regroupées dans "l'Association de Familles endeuillées AZF Toulouse".

Le Parquet fait appel du jugement le 20 novembre 2009. Le procès en appel débute le 3 novembre 2011.

Lire le jugement correctionnel du 19 novembre 2009 (679 pages)

Grande Paroisse a versé plus deux milliards d'euros pour l'indemnisation des dommages corporels (16000 personnes) et matériels (71000 dossiers traités dont 33000 portant sur des logements) ; 99% des dossiers ont été traités à l'amiable. (Source : Grande Paroisse).

Le verdict du procès en appel est énoncé le 24 septembre 2012.

La cour d'appel de Toulouse a déclaré l'exploitant de l'usine AZF Grande Paroisse (groupe Total) et son ex-directeur, Serge Biechlin, coupables d'homicides involontaires "par négligence ou imprudence" dans l'affaire de l'explosion de l'usine. L'usine devra verser 225 000 € et son ex-directeur est condamné à 3 ans de prison dont 1 ferme.
L'entreprise et M. Biechlin se pourvoient en cassation.
La cour a a estimé irrecevable la demande de poursuites contre le groupe Total et son ancien PDG, Thierry Desmarest. (www.lemonde.fr)

La Cour de cassation a examiné le 30 octobre 2014 les pourvois issus de cette affaire.
La presse normande publie à cette occasion un résumé de la situation juridique. (document www.paris-normandie.fr)

En janvier 2015, la Cour de cassation a annulé la décision de la cour d'appel de Toulouse en raison d'un doute sur l'impartialité d'un juge et sur une insuffisance de caractérisation de l'infraction.
Le dernier volet du procès pénal de la catastrophe AZF s'est donc ouvert le mardi 24 janvier 2017 devant la cour d'appel de Paris pour une durée de quatre mois.
Le groupe Total et son ancien PDG Thierry Desmarest sont visés par une citation directe et donc présents au procès, ce qui avait été jugé irrecevable en première instance et devant la cour d'appel de Toulouse.

 

WB00882_.GIF (263 octets) Le cancéropôle (ou oncopôle)

Les autorités ont présenté en 2004 un projet de grand campus, dédié à la lutte contre le cancer, devant être construit sur l'ancien terrain AZF. Différents laboratoires ont ouvert à partir de 2009. A l'horizon 2013, ce sont près de 4000 personnes qui travailleront sur ce site.

Le canceropôle, plan de masse (photographie Alcyone, source Wikicommons)

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